Bounty

Le journal de bord du capitaine Bligh consécutif à la mutinerie du Bounty.

Épilogue du 20 juillet 1789 au 14 mars 1790

Le 20 juillet, j’eus le malheur de perdre M. David Nelson qui mourut d’une fièvre inflammatoire.

Je le regrettai infiniment ; il s’était acquitté avec beaucoup d’attention et d’activité de l’objet de sa mission et je l’avais toujours trouvé prêt à seconder toutes mes idées pour le bien du service que nous avions à remplir. Il avait été fort utile aussi sans cette dernière traversée jusqu’à Timor, pendant laquelle il m’avait donné beaucoup de satisfaction, par le courage et la patience dont il avait donné l’exemple.

Le 21 juillet : j’employai cette journée à assister aux funérailles de M. Nelson. La bière fut portée par douze soldats vêtus de noir, précédés par le ministre. Je marchais ensuite, accompagné du gouverneur en second ; après nous, venaient dix habitants de la ville et les officiers des vaisseaux qui étaient dans le port, et enfin mes propres officiers et mon équipage.

Après avoir lu les prières et l’office de l’enterrement, le corps fut inhumé derrière la chapelle, dans le cimetière appartenant aux Européens de cette ville ; je fus bien affecté de n’avoir pu me procurer une pierre pour pouvoir mettre, avec une inscription, sur sa tombe.

C’était le second voyage de M. Nelson dans la mer du Sud ; il avait été du dernier voyage du capitaine Cook où M. Banks l’avait employé pour lui faire une collection de plantes, graines et objets d’histoire naturelle ; et voilà qu’après avoir fait le plus difficile, plein de reconnaissance envers la Providence et au moment où il s’y attendait le moins, la nature lui demande son tribut.

Je m’embarquai le 20 août, après avoir pris congé cordialement de mes excellents hôtes ; nous fîmes voile du port de Coupang, en nous saluant réciproquement avec le fort et les bâtiments qui étaient au mouillage. M. Van Este était expirant au moment de mon départ. Nous devons à ce gouverneur les témoignages les plus vifs de reconnaissance, pour les procédés et les attentions dont il nous a comblés, malgré l’état fâcheux de sa santé. Il est malheureux de ne rendre ce tribut qu’à sa mémoire. Nous avons eu également à nous louer de M. Wanjon, second du gouverneur qui, non moins humain et non moins disposé à nous rendre service, n’a cessé de nous obliger ; et qui lorsque je trouvai de l’embarras à me procurer des fonds de la part du gouvernement pour pouvoir acheter un bâtiment, me le fit avoir sur son propre crédit. Sans ce secours essentiel, il est certain que j’aurais manqué l’occasion de la flotte de Batavia pour l’Europe au mois d’octobre. Je n’ai d’autre moyen de reconnaître tant de bienfaits, que mes sentiments et l’éternel souvenir que j’en conserverai.

M. Max, chirurgien de l’endroit, s’est comporté avec nous de la manière la plus obligeante et la plus généreuse ; il donna ses soins à tous, et lorsque je voulus lui faire accepter un paiement ou lui demander un compte, je ne pus obtenir de lui, pour toute réponse, sinon qu’il n’avait fait que son devoir.

Coupang est situé par les 10° 12′ de latitude sud et par 124° 41′ de longitude est du méridien de Greenwich.

Le 29 août, je passai à l’extrémité occidentale de l’île de Flores, à travers un détroit fort dangereux, semé d’îles et de rochers. Lorsque j’eus atteint 8° de latitude sud, je fis route à l’ouest et passai les îles de Sombava, Lomboc et Bali ; enfin j’atterrai sur Java le 6 septembre. Je continuai alors de faire route à l’ouest par le détroit de Maduré.

Le 10 septembre, je mouille devant Passourouang, par 7° 36′ de latitude sud et à 1° 44′ en longitude, à l’ouest du cap Sandana qui est à l’extrémité du N. E. de l’île de Java.

J’appareillai le 11 et j’arrivai le 13 à Soutabia, par 7′ 11′ de latitude sud et 1° 52′ de longitude ouest du cap Sandana.

Le 17 septembre, je fis voile de Soutabia et je mouillai même jour à Crissey d’où je repartis après y avoir séjourné deux heures. La latitude de Crissey est de 7′ 9′ sud et la longitude 1° 55′ ouest du cap Sandana. Ayant dirigé ma route vers Samosang, j’y mouillai le 22 septembre. La latitude de Samosang est de 6° 54′ sud, sa longitude 4° 7′ ouest.

Le 26 du même mois, j’appareillai de là pour Batavia où je mouillai le premier octobre ; sa latitude est de 6° 10′ sud et sa longitude 8° 12′ à l’ouest de l’extrémité la plus orientale de l’île de Java.

Le lendemain de mon arrivée, ayant eu quelques fatigues à essuyer pour parvenir à négocier le débarquement de mes gens qui étaient restés à bord de la goélette, mouillée dans un endroit malsain de la rivière, je fus saisi d’une forte fièvre.

Le 7, on me transporta à la campagne chez le principal médecin, où le gouverneur général me fit dire que je trouverais toute sorte de secours et de soins, et c’est à cela que je dois mon rétablissement. Il me devint cependant indispensable de m’éloigner de Batavia sans délai ; et le gouverneur me donna en conséquence la permission de m’embarquer avec me donna en conséquence la permission de m’embarquer avec. Il m’assura qu’il ferait partir les autres peu après moi, dans la flotte dont le départ était fixé pour tout le courant de ce mois. Il m’observa que j’exposerais beaucoup ma santé à rester plus longtemps dans cet endroit et que d’ailleurs il lui était impossible de nous donner passage à tous dans le même vaisseau. Il était donc essentiel de partir tout de suite, quand même ma santé ne l’aurait pas exigé. En conséquence, je m’embarquai sur le paquebot le Vlydt qui appareilla le 16 octobre.

Le 16 décembre, j’arrivai au cap de Bonne-Espérance où je commençai à sentir le retour de ma santé ; quoique j’aie encore après continué d’être faible et languissant.

Le gouverneur général de l’île de Java et toutes les personnes qui y occupent des emplois, m’ont comblé d’honnêtetés et d’attentions ; j’ai reçu aussi mille politesses et des marques de la plus sincère affection de la part de M. Van de Graaf, gouverneur du cap de Bonne-Espérance. Nous partîmes du cap pour l’Europe le 2 janvier 1790 ; et le 14 mars, je fus mis à terre à Portsmouth par un bateau de l’île de Wight.

Dimanche 14 juin 1789

Nous eûmes toute l’après-midi du temps très brumeux et un fort vent à l’E. S. E., après quoi il devint plus maniable. À deux heures de cette après-midi, après avoir passé un intervalle où la mer était très rude et clapoteuse (ce que j’attribuai à une forte marée portant au vent et au peu de fond), nous découvrîmes une vaste baie ou enfoncement dans les terres, avec une très belle entrée qui avait deux ou trois milles de largeur. Je commençai à prévoir la fin de notre voyage, parce que cet endroit me paraissait très favorable pour former une rade aux vaisseaux, et très propre à être choisi pour la situation d’un établissement de commerce européen. Dans cette idée, je fis jeter le grappin vers la partie orientale de cette entrée, dans une petite anse de sable où nous vîmes une case, un chien et quelques pièces de bétail. J’envoyai tout de suite à terre le maître d’équipage et le canonnier, pour aller voir à cette case les habitants de l’endroit.

La pointe sud-ouest de l’entrée nous restait à l’O. 5° 37′ S., à la distance de trois milles. La pointe du sud-est nous restait au S. ¼ S. O., à trois quarts de mille ; et l’île Rotti, depuis le S. ¼ S. O. 2° 49′ O., jusqu’au S. O. 2°49′ O., à environ cinq lieues.

Pendant que nous étions là mouillés, j’observai que le jusant portait au sud ; et avant notre départ, la mer perdante nous découvrit un banc de rochers qui est éloigné de terre d’environ deux encablures ; comme la totalité de ce banc est couverte à mer haute, il peut être fort dangereux.

On voyait aussi sur la rive opposée, de très hauts brisants ; il y a néanmoins un grand espace et un bon chenal, même pour un vaisseau du premier rang.

La baie ou rade intérieure, me parut être d’une grande étendue ; sa partie du nord que j’avais en vue, était éloignée de moi d’environ cinq lieues. La terre y était formée de petits monticules, entrecoupés de petites plaines ; mais l’île Rotti, qui reste au sud de cette ouverture, est la meilleure remarque pour trouver cette rade.

À peine avais-je eu le temps de faire ces observations, que je vis revenir à bord le maître d’équipage et le canonnier, accompagnés de cinq naturels du pays. Dès ce moment, je me persuadai que nos peines étaient finies et que tout réussirait au gré de nos désirs. Ils m’informèrent qu’ils avaient trouvé là deux familles d’Indiens dont les femmes les avaient reçus avec une politesse digne de l’Europe. Ces gens m’apprirent que le gouvernement hollandais résidait dans un lieu nommé Coupang, situé à quelque distance, dans la partie du nord-est. Je fis signe à un d’eux de venir dans la chaloupe pour me piloter vers cet endroit, en lui faisant comprendre que je récompenserais ses peines ; il y consentit aisément et s’embarqua.

Ces gens étaient de couleur basanée très foncée ; ils avaient les cheveux longs et noirs. Un morceau de toile quarré leur entourait les hanches, et dans cette ceinture était placé un grand couteau.

Ils avaient un mouchoir autour de la tête, et un autre, attaché par les quatre coins et pendu à leur cou, servait comme de sac pour enfermer leur provision de bétel dont ils mâchaient continuellement une grande quantité.

Ils nous apportaient quelques morceaux de tortue séchée et quelques épis de maïs ; ce dernier mets nous fut très agréable ; mais la tortue était si dure, qu’on ne pouvait en manger sans la tremper dans l’eau chaude. Ils auraient apporté d’autres provisions si je m’étais arrêté plus longtemps en cet endroit ; mais je me décidai à partir tout de suite pour profiter de la bonne volonté du pilote, et nous mîmes à la voile à quatre heures et demie.

Notre pilote nous fit suivre de très près la côte de l’est, toutes voiles dehors ; mais le vent étant tombé à l’entrée de la nuit, nous engames recours aux avirons, et ce ne fut pas sans étonnement, que je vis que nous étions encore en état de les faire agir. Comme j’observai cependant, vers dix heures , du soir, que nous faisions fort peu de chemin, je fis jeter le grappin et je donnai pour la première fois, une double portion de biscuit avec un peu de vin, à chaque homme.

Nous appareillâmes à une heure après minuit, après avoir joui du sommeil le plus heureux. Nous continuâmes de longer de près la côte de l’est, navigant dans une eau fort tranquille ; mais quelque temps après, je reconnus que nous étions encore à l’ouvert de la pleine mer.

La terre que nous avions laissée à l’ouest, est une île que le pilote me dit porter le nom de Poulo Samo. L’entrée de ce canal, du côté du nord, a un mille et demi ou deux milles de largeur, et je n’y trouvai point de fond à dix brasses.

Nous fûmes tous ravis d’entendre deux coups de canon ; et nous aperçûmes peu après deux trait-quarrés et un cutter, mouillés dans la partie de l’est. Ressayai de louvoyer pour gagner le vent ; mais comme je vis que nous perdions à chaque bordée, nous fûmes obligés comme autrefois d’armer les avirons. Nous voguâmes en nous tenant très près de terre, jusqu’à quatre heures que nous jetâmes le grappin. Je donnai à chacun une autre distribution de biscuit et de vin, et après un peu de repos, nous levâmes le grappin et on se remit à voguer jusqu’aux approches du jour, que nous mouillâmes devant un petit fort et une ville, que le pilote me dit être Coupang.

Il s’était trouvé, parmi les objets que le maître d’équipage avait jetés dans la chaloupe à notre départ du vaisseau, un paquet de pavillons de signaux, qui avaient été faits pour l’usage des bâtiments à rames, pour servir à désigner les brasses de profondeur d’eau en sondant. Je m’étais occupé pendant la traversée, d’en faire un petit pavillon Jack qui me servit en ce moment à hisser aux haubans du grand mât, pour faire signal d’incommodité ; car je ne voulais pas débarquer sans en avoir obtenu la permission.

Un peu après la pointe du jour, je fus hélé par un soldat, qui me dit de descendre à terre, ce que je fis à l’instant, me trouvant parmi une foule d’Indiens. Je fus bien agréablement surpris de rencontrer là un matelot anglais appartenant à un des vaisseaux qui étaient mouillés dans cette rade.

Il me dit que son capitaine était la seconde personne du lieu ; c’est pourquoi je le priai de me conduire chez lui, ayant appris que je ne pouvais pas voir le gouverneur qui était malade.

Je fus reçu par le capitaine Spikerman (c’était son nom) avec de grands témoignages d’humanité. Je lui fis part de notre état pitoyable, le priant de faire donner sans délai des secours à mes compagnons d’infortune. Il donna ordre à l’instant de les recevoir dans sa propre maison, et fut lui-même chez le gouverneur demander l’heure à laquelle je pourrais être admis à lui faire ma visite qui fut fixée à onze heures.

Je fis ensuite débarquer tout notre monde ; et ce ne fut pas sans peine, quelques uns d’eux pouvant tout au plus mettre un pied devant l’autre.

Ils parvinrent enfin tous jusqu’à la maison du capitaine Spikerman où ils trouvèrent un déjeuner de thé, de pain et de beurre, qu’on leur avait fait préparer.

Je ne crois pas qu’un habile peintre pût trouver un sujet plus intéressant pour son pinceau, que le tableau des deux groupes de figures qui se présentaient en ce moment ; d’un côté un nombre de spectres affamés, les yeux brillants de joie du secours qui leur était offert ; de l’autre la surprise extrême mêlée d’horreur de ceux qui les secouraient, à la vue de ces figures haves et défaites, plus capable d’inspirer la frayeur que la pitié à des gens qui en auraient ignoré la cause. Nous n’avions plus que la peau collée sur les os ; nous étions couverts de plaies et nos habits tombaient en lambeaux. Dans cet état, la joie et la reconnaissance nous arrachaient des larmes et le peuple de Timor nous observait avec des regards qui exprimaient ensemble l’horreur, l’étonnement et la pitié.

M. Guillaume Adrien Van Este, gouverneur de l’endroit, s’occupa tellement de moi, malgré sa maladie très grave, qu’il me fut permis de le voir avant l’heure qu’il m’avait d’abord fait indiquer. Il me reçut avec beaucoup d’amitié et me prouva par ses manières, que son cœur était rempli de tous les sentiments les plus honnêtes et les plus humains. Il me dit que tout chagrin qu’il était du malheur que nous venions d’éprouver, il regardait comme le plus beau moment de sa vie, celui qui nous avait conduits auprès de lui ; que puisque sa maladie le privait de la satisfaction de nous recevoir et secourir lui-même, il regardait comme le plus beau moment de sa vie, celui qui nous avait conduits auprès de lui ; que puisque sa maladie le privait de la satisfaction de nous recevoir et secourir lui-même, il allait donner des ordres pour qu’on me procura tout ce que je pourrais désirer. On me loua une maison, et notre nourriture à tous fut préparée chez le gouverneur lui-même, en attendant que l’on pût faire un arrangement plus commode. Quant à mon monde, M. Van Este me dit qu’ils pourraient voir des logements à l’hôpital ou à bord du vaisseau du capitaine Spikerman, mouillé dans la rade ; il me témoigna beaucoup d’inquiétude du peu de moyens de Coupang, me beaucoup d’inquiétude du peu de moyens de Coupang, me toute la ville, et que le peu de familles qui y habitaient, étaient tellement à l’étroit qu’il leur était impossible de loger aucun étranger.

Après cette conversation, on me servit un un superbe repas que M. Van Este me pria de recevoir, en excusant le peu de ressources et l’usage du pays, peu capable de me satisfaire ; et par cette tournure honnête, il semblait chercher à affaiblir le mérite : du plus grand bienfait que j’aie jamais pu recevoir.

Quand je retournai vers mes gens, je trouvai qu’on leur avait fourni toutes sortes de secours. Le chirurgien avait pansé leurs plaies ; on avait songé à leur propreté et on leur avait donné amicalement toute espèce de hardes.

Ayant prié qu’on me montrât la maison que je devais occuper, je la trouvai prête, avec des domestiques, dont un était, par ordre du gouverneur, attaché en particulier à ma personne. La maison était composée d’un salon, avec une chambre à chaque côté, et un plancher supérieur ; elle était entourée d’une galerie et avait un appartement extérieur à un des coins. On pouvait communiquer du derrière de la maison dans la rue.

D’après cette distribution, je me décidai à loger tout le monde avec moi et à ne pas me séparer d’eux. Je réglai les logements, ainsi qu’il suit : je pris une chambre pour moi et je destinai l’autre chambre de vis-à-vis au maître, au chirurgien, à M. Nelson et au canonnier ; le plancher supérieur aux autres officiers et l’appartement extérieur aux matelots. Le salon était commun à tous les officiers et les matelots eurent en commun la galerie de derrière. J’informai de cet arrangement le gouverneur qui me fit passer tout de suite des chaises, des bancs, des tables et tous les objets dont nous pouvions tous avoir besoin.

Lorsque j’avais pris congé du gouverneur, il m’avait prié de lui faire savoir les choses dont je pourrais manquer. J’appris ensuite qu’il n’avait que très peu de moments de libre à pouvoir s’occuper de quelque affaire, que son mal était incurable et qu’il allait mourir. D’après cela, je sus qu’il convenait que je m’adressasse, pour toutes les affaires que j’aurais à transiger, à M. Timothée Wanjon, le second de l’endroit, gendre du gouverneur, qui s’efforçait déjà par toutes les attentions possibles, de rendre notre position commode. Il était donc faux que le capitaine Spikerman fût le second personnage de l’endroit après le gouverneur, comme le matelot anglais avait voulu me le faire croire.

À midi, on apporta à la maison un fort joli dîner qui aurait pu tenter même des personnes plus accoutumées que nous à l’abondance, à donner dans l’excès. D’après cela on aurait dû craindre que les avertissements que je donnai de prendre garde à cet inconvénient, ne fussent pas écoutés ; je craignais surtout qu’ils ne mangeassent trop de fruits ; mais il est difficile de se persuader que des personnes dans une pareille situation, aient pu observer autant de modération. Après que j’eus assisté à cet abondant repas de mon monde, je fus dîner avec M. Wanjon ; mais je ne me trouvai pas une envie extraordinaire de manger ni de boire. Le repos et le sommeil me semblèrent plus essentiels à ma santé ; et je me retirai dans ma chambre que je trouvai commodément meublée. Mais au lieu de dormir, je ne fis que penser aux maux que nous venions d’éprouver et à mon expédition manquée. Je réfléchis surtout aux grâces qui étaient dues au souverain, qui nous avait donné la force de supporter d’aussi graves infortunes et qui m’avait enfin permis d’opérer la délivrance de dix-huit hommes.

Les circonstances difficiles pèsent plus sur un commandant que sur ses subalternes. Un de mes plus grands tourments dans la triste aventure que nous venions d’essuyer, était l’import unité continuelle des piteuses sollicitations de tous mes gens pour obtenir quelque augmentation à la distribution des vivres, que j’étais au désespoir de refuser. Sentant combien il était indispensable d’observer à cet égard la plus stricte parcimonie, je résistai à toutes leurs demandes avec la fermeté la plus soutenue, sans m’écarter jamais du règlement dont j’étais convenu avec eux au départ.

Par l’effet de ces soins, il nous restait encore, à notre arrivée à Timor, pour onze jours de distribution, au taux borné qui avait été établi.

Ainsi, dans le cas où nous eussions eu le malheur de manquer l’établissement hollandais de Timor, nous aurions pu continuer Jusqu’à Java où on était assuré de trouver toute sorte de secours.

Une autre raison qui rendait ma position bien déplaisante, était la nécessité d’essuyer les caprices de gens mal appris. Si je n’avais pas su me comporter avec eux convenablement, ils auraient mis la chaloupe à terre, au premier endroit de la côte de Timor, sans faire réflexion qu’en débarquant là, au milieu des naturels du pays, loin de l’établissement européen, on s’exposait peut-être aux mêmes dangers que parmi les autres Indiens.

Nous n’aurions eu, en quittant le vaisseau, que pour cinq jours de vivres, au taux ordinaire, et s’il n’y avait pas eu nécessité absolue de le ménager. Les révoltés s’étaient naturellement persuadés que nous ne pouvions chercher asile que dans quelqu’une des îles des Amis ; il n’était aucunement probable que nous pussions tenter le retour en Europe, aussi mal pourvus et mal armés que nous étions. Ils ne se doutent pas que l’on est déjà instruit dans leur patrie de leur action infâme.

Quand je réfléchis au bonheur incroyable qui nous sauva la vie à tous dans l’île de Tofô, par le retard des Indiens à nous attaquer ; quand je pense que nous avons passé un espace de plus de 1 200 lieues de mer, presque sans vivres, sans aucun abri contre les injures du temps, dans une barque ouverte ; quand je pense que malgré tant de mauvais temps et de mauvaises mers, nous n’avons pas coulé à fond, que personne de nous n’a été emporté par maladie, que nous avons été assez favorisés du sort, pour passer auprès des barbares habitants de plusieurs autres contrées, sans éprouver d’accidents ; et qu’enfin nous avons abouti chez les gens les plus affables et les plus humains, où tous nos maux ont été soulagés ; quand je réfléchis, dis-je, à une délivrance aussi miraculeuse et à tant de bienfaits de la Providence, ce souvenir me donne la force nécessaire pour supporter avec résignation, le manque de réussite d’une mission que j’avais si fort à cœur et dans le moment où j’avais la plus belle apparence de la terminer complètement et à la satisfaction de S. M. et des dignes protecteurs d’un aussi superbe projet de bienfaisance.

Une des causes qui a contribué à nous conserver la santé pendant seize jours de pluie forte et continuelle, a été le moyen que j’imaginai de tremper nos hardes dans l’eau de la mer et de les y tordre à chaque fois qu’elles se trouvaient imbibées d’eau de pluie. On ne peut se figurer à quel point cela ressemble à un changement de hardes sèches et combien cette idée nous a été salutaire ; je ne puis que recommander à toutes les personnes qui seraient dans le cas d’éprouver quelque chose de pareil. D’employer cette même ressource. Mais nous avions eu besoin de la répéter si souvent, qu’à la fin nos habillements, à force de les tordre, s’étaient mis en lambeaux ; car si on en excepte le petit nombre de jours que nous passâmes le long des côtes de la Nouvelle-Hollande, nous n’avons cessé d’être mouillés pendant toute cette traversée, soit de la pluie ou de l’eau de mer.

C’est ainsi que, par le secours de la divine Providence, nous avons surmonté toutes les infortunes et les difficultés d’un voyage aussi dangereux ; que nous sommes arrivés sains et saufs dans un port où des personnes bienfaisantes et hospitalières nous ont procuré, de la manière la plus généreuse, tous les secours et toutes les consolations possibles.

Les bienfaisantes attentions du gouverneur de Coupang et des autres personnes de l’endroit et les ressources de tout genre qu’ils nous procurèrent, nous rendirent la santé à vue d’œil. Ainsi, pour pouvoir arriver à Batavia avant le départ de la flotte du mois d’octobre pour l’Europe, j’achetai, le premier de juillet, une petite goélette de trente-deux pieds de longueur, qui me coûta mille piastres fortes, que j’équipai sous le nom de la goélette du Roi la Ressource.

Samedi 13 juin 1789

Nous eûmes un horizon très gras, avec des vents bon frais à l’E. Et à l’E. S. E.

Nous fîmes route toute cette après-midi, en continuant de suivre une côte basse et couverte de bois, où on voyait un nombre infini de lataniers, espèce de palmiste, dont la feuille a la forme d’un éventail. Cette partie de l’île était absolument dénuée de culture, et son aspect était moins agréable que celui des endroits que nous avions vus plus dans l’est. Cependant, après un petit intervalle de ce pays sauvage et inhabité, le coup d’œil devint plus flatteur ; nous aperçûmes au coucher du soleil, plusieurs fumées, et des habitants qui défrichaient et cultivaient leurs terrains.

Nous avions fait depuis midi, vingt-cinq milles à l’O. S. O., et nous n’étions plus qu’à cinq milles d’une pointe basse qui nous restait droit à l’ouest, et que j’avais cru, dans l’après-midi, devoir être l’extrémité la plus méridionale de l’île.

Ici la côte formait un grand enfoncement, et dans le fond du golfe, il y avait des terres plates qui ressemblaient à des îles. La côte de l’ouest était écore ; mais depuis cet endroit-ci de la côte, jusqu’au cap montueux, par le travers duquel nous avions passé la veille, la côte est basse et j’ai lieu de croire que la mer y a peu de fond. Je fais remarquer cette situation, parce que la très haute chaîne de montagnes qui traverse l’île depuis sa partie de l’est, vient finir ici ; et tout à coup, l’apparence du pays change en mal, tellement qu’on croirait être dans une autre contrée.

Je me décidai à conserver ma position jusqu’au lendemain matin, dans la crainte de dépasser de nuit quelque établissement ; c’est pourquoi je mis à la cape sous la misaine avec tous ses ris pris, sous laquelle la chaloupe se comporta fort bien. Nous avions dans cet endroit peu de fond, notre distance de terre n’était pas de plus d’une demi lieue ; la partie la plus occidentale de la terre que nous avions en vue nous restait à l’O. S. O.·5° 37′ O. Je distribuai du biscuit et de l’eau pour le souper ; après quoi, la chaloupe tenant fort bien la cape, chacun tâcha de dormir, à l’exception de l’officier de quart.

Nous fîmes servir à deux heures du matin, et nous mîmes le cap à terre jusqu’à la pointe du jour ; alors je m’aperçus que nous avions dérivé pendant la nuit d’environ trois lieues à l’O. S. O., la partie la plus méridionale de la terre en vue nous restant à l’ouest. Comme en examinant la côte, je ne vis aucune apparence d’établissement, nous arrivâmes à l’ouest avec un vent grand frais, et le courant portant au vent, ce qui nous occasionnait une très grosse mer.

La côte en cette partie était haute et boisée, mais nous ne fîmes pas beaucoup de chemin avant de retrouver la terre basse et plate. Voyant alors ses pointes tourner vers l’ouest, je me persuadai une seconde fois être parvenu à la partie la plus méridionale de l’île ; mais à dix heures, nous trouvâmes que la côte se dirigeait encore au sud et qu’une partie de la terre nous restait à l’O. S. O. 5° 37′ O. Nous aperçûmes en même temps des terres hautes, restant depuis le S. O. jusqu’au S. O. ¼ O. 5° 37′ O. ; mais comme l’horizon était très gras, je ne pus décider si ces deux terres étaient séparées ; l’intervalle apparent entre l’une et l’autre n’étant que d’une aire de vent de la boussole. Par cette raison, je fis gouverner sur la plus avancée ; et en l’approchant, je la reconnus pour être l’île de Rotti.

Je retournai alors vers la côte que j’avais quittée ; et là, je jetai le grappin pour pouvoir calculer avec plus de tranquillité ma position.

Nous vîmes en cet endroit plusieurs fumées à terre et les habitants occupés à défricher leurs terrains.

Pendant le peu de temps que je restai mouillé en cette partie, je fus fort sollicité par le maître et par le charpentier, pour les laisser aller à terre chercher des provisions ; j’y consentis après quelques importunités ; mais comme ils ne trouvèrent personne qui voulut les y suivre, ils restèrent à bord. N’ayant séjourné là que pour pouvoir remplir l’objet dont j’ai fait mention, nous continuâmes bientôt après, de faire route en suivant la côte. Nous eûmes le coup d’œil d’un superbe pays qui semblait avoir été formé par la nature en parc de plaisance, entremêlé de bois et de plaines de verdure. La côte est basse et couverte de forêts, où l’on voit s’élever un grand nombre de lataniers qui ressemblent à des plantations de cocotiers. L’intérieur du pays est montueux mais beaucoup moins élevé que celui de la partie de l’est de l’île ; et ici, le terrain paraît beaucoup plus fertile.

À midi, l’île de Rotti nous restait au S. O. ¼ O., à la distance de sept lieues. Je ne pus prendre hauteur mais j’estimai la latitude à 10° 12′ sud.

Notre route depuis hier midi me donna l’O. ¼ S. O. 1° 45′ S. ; chemin corrigé, cinquante-quatre milles. Je distribuai la ration accoutumée de biscuit et d’eau, tant à déjeuner qu’à dîner ; à quoi j’ajoutai un peu de vin pour le chirurgien et pour le nommé Lebogue.

Vendredi 12 juin 1789

Beau temps, quoique très brumeux ; bonne brise depuis l’E. jusque au S. E.

Nous vîmes cette après-midi voltiger un nombre d’oiseaux de plusieurs espèces qui nous indiquaient le voisinage de la terre. Au soleil couchant nous examinâmes avec attention l’horizon et nous fîmes bon quart en avant toute la nuit. Cette soirée, nous prîmes un butord que je gardai pour le dîner du lendemain.

À trois heures du matin, quel fut l’excès de notre joie, lorsque nous découvrîmes l’île de Timor qui nous restait depuis l’O. S. O. jusqu’à l’O. N. O. ! je fis tenir le lof, le cap au N. N. E. jusqu’au jour ; alors la terre nous resta depuis le S. O. ¼ de sud, à environ deux lieues de distance, jusqu’au N. E. ¼ de nord à sept lieues. Je n’essayerai pas d’exprimer la sensation délicieuse que nous éprouvâmes tous à cette vue si désirée de la terre. Avoir pu gagner la côte de Timor en quarante et un jours depuis l’île de Tofô, avoir fait cette route de 3 618 milles marins mesurés au loc, dans une chaloupe ouverte et malgré notre extrême disette, n’avoir pas perdu un seul homme dans toute cette traversée ; c’est un événement auquel il est presque impossible d’ajouter foi.

J’ai déjà dit que j’ignorais la situation de l’établissement qu’ont les Hollandais dans cette île ; j’avais seulement quelque idée qu’il devait être dans la partie du sud-ouest. C’est pourquoi, lorsque le jour fut fait, je fis arriver au S. S. O., en élongeant la terre ; je le fis avec d’autant plus de raison que le vent ne nous aurait pas servi pour aller au nord-est, à moins de perdre beaucoup de temps.

La lumière du jour nous fit paraître l’aspect de la terre très agréable ; elle était entremêlée de forêts et de plaines de verdure ; l’intérieur du pays était montueux, mais le voisinage de la côte était bas. Vers midi, la côte parut plus élevée, avec quelques caps avancés. Le pays en général nous sembla délicieux, plein de sites charmants, et cultivé par espaces ; mais nous n’aperçûmes dans tout cela que quelques petites cases ; ce lui me fit juger qu’il n’y avait point d’habitation d’Européens dans cette partie de l’île.

La mer brisait violemment à terre, ce qui rendait le débarquement d’une chaloupe impraticable.

À midi, je me trouvai par le travers d’un cap très élevé ; les parties extrêmes de la terre nous restaient en ce moment S. O. 5° 37′ O. et N. N. E. 5° 37′ E. N’étant éloignés de terre que de trois milles, j’eus pour la latitude observée 9° 59′ sud ; la longitude estimée, 15° 6′ O. du cap Shoal, au nord de la Nouvelle- Hollande.

Je donnai à dîner la portion ordinaire de biscuit et d’eau, à quoi j’ajoutai le partage de l’oiseau que nous avions pris la veille ; je donnai de plus au chirurgien et à Lebogue, un peu de vin.

Jeudi 11 juin 1789

Beau temps et les vents bon frais au S. E. et au S. S. E. La vue d’un nombre d’oiseaux et de beaucoup d’herbes marines, nous indiquèrent que nous n’étions pas fort éloignés de terre ; mais j’avais lieu d’attendre dans ces parages de pareilles annonces, y ayant un nombre d’îles entre la partie orientale de Timor et la Nouvelle-Guinée.

J’espérais néanmoins atterrer bientôt sur Timor ; et j’en avais bien besoin, car l’état de plusieurs de mes gens me mettait dans le cas de craindre qu’ils ne pussent pas résister à une plus longue traversée. Une débilité extrême, des jambes enflées, des physionomies maigres et défaites, une envie de dormir continuelle et l’esprit sensiblement affaibli, tels étaient les tristes symptômes qui me présageaient leur prochaine dissolution. Mais les plus maltraités de tous étaient le chirurgien et le nommé Lebogue. Je leur donnais parfois quelques cuillerées à café de ce vin que j’avais conservé soigneusement pour ce cas désastreux ; et je ne doute pas que ce petit secours n’ait beaucoup aidé à les soutenir.

De mon côté, ce qui m’aidait le plus à supporter cette position, était une grande force d’âme et l’espoir de voir la fin de ce voyage ; cependant le maître d’équipage me dit naïvement qu’il croyait que j’avais encore plus mauvaise mine que tous les autres ; la manière simple dont il me débita cet aveu, m’amusa et j’eus le bon esprit de lui riposter par un compliment plus gracieux.

Chacun reçut, pendant cette journée, sa part de vivres composée d’un vingt-cinquième de livre de biscuit et d’un huitième de pinte d’eau, aux trois repas, du soir, du matin et de midi ; et en outre une augmentation d’eau à ceux qui en demandaient.

À midi, j’observai 9° 41′ de latitude sud. La route me valut l’O. ¼ S. O. 1° 45′ sud, chemin corrigé cent neuf milles ; longitude arrivée 13° 49′ ouest du cap Shoal. J’étais presque certain d’avoir à présent dépassé le méridien de la partie la plus orientale de Timor qui est marqué sur les cartes à 128° E. du méridien de Greenwich. Cette nouvelle répandit la joie dans tout l’équipage.

Mercredi 10 juin 1789

Les vents bon frais à l’E. S. E. et beau temps ; mais toujours très grosse mer, brisant sans cesse à bord ; nous étions sans cesse mouillés d’une manière pitoyable et nous et nous eûmes toute la nuit grand froid.

Je me trouvai fort incommodé toute cette après-midi, pour avoir mangé une partie fort huileuse de l’estomac du poisson qui m’était échu pour ma part du dîner. Au soleil couché, je distribuai une ration de biscuit et d’eau pour le souper. Après avoir passé une très mauvaise nuit, je trouvai le lendemain matin un changement visible en mal, dans l’état de plus de la moitié de mon monde. Je donnai la portion ordinaire, tant à déjeuner qu’à dîner. J’eus à midi 9° 16′ de latitude sud. La longitude, comptée de la partie du nord de la Nouvelle-Hollande, 12° l’ouest ; la route depuis hier midi me valut l’O. 5′ 37′ S. O. chemin corrigé cent onze milles.

Mardi 9 juin 1789

Les vents au S. E. ; le temps étant maniable, je mis le cap à l’O. ¼ S. O.

À quatre heures de l’après-midi, nous prîmes un petit dauphin ; c’était le premier secours de cette espèce que nous eussions obtenu. J’en distribuai à peu près deux onces à chacun, compris les intestins et les débris, et je conservai le reste pour le dîner du lendemain.

Vers le soir, le vent fraîchit beaucoup, et il souffla grand frais toute la nuit ; ce qui fut cause que nous embarquâmes beaucoup d’eau, et que nous souffrîmes infiniment du froid et de l’humidité. Le jour venu, j’entendis, comme de coutume, beaucoup de plaintes et de gémissements, que je jugeai par ma propre sensation, n’être que trop fondés. Je distribuai un peu de vin au chirurgien et à Lebogue, mais je ne pus leur procurer d’autre secours que l’assurance que je leur donnai, qu’un très petit nombre de jours d’une pareille navigation nous mettrait en sûreté à Timor.

Les butords, les gannets, les frégates et les oiseaux du tropique, voltigeaient en nombre autour de nous. Je distribuai la portion ordinaire de biscuit et d’eau, et à midi nous eûmes à dîner le reste du dauphin, dont chaque homme eut à peu près une once pour sa part. J’observai 9° 9′ de latitude sud ; longitude arrivée 10° 8′ O. du cap Shoal ; la route depuis hier midi estimée à l’O. ¼ S. O. 2° 45′ S. et 107 milles de chemin.

Lundi 8 juin 1789

Les vents bon frais à l’est et à l’E. S. E., avec de forts grains de vent et de pluie.

Cette journée, nous eûmes la mer très haute et nous en fûmes continuellement mouillés ; nous souffrîmes beaucoup du froid toute cette nuit. Je commençai à m’apercevoir que M. Ledward chirurgien et Laurent Lebogue, qui était un vieux mais excellent matelot, dépérissaient l’un et l’autre à vue d’œil. Tout ce que je pus faire pour les secourir, fut de leur donner une cuillerée à café ou deux de vin que j’avais gardé soigneusement, pour un cas pareil. Je remarquai dans le plus grand nombre des autres, une envie de dormir plus qu’ordinaire, qui semblait indiquer l’épuisement total de leurs forces. Je distribuai la ration ordinaire de biscuit et d’eau, tant pour le souper que pour le déjeuner et le dîner ; nous vîmes plusieurs de ces oiseaux nommés gannets.

À midi, je pris hauteur, qui me donna 8° 45′ de latitude sud ; la route corrigée me valut l’O. N. O.4° 26′ O. ; chemin estimé 106 milles ; longitude 8° 23′ ouest.

Dimanche 7 juin 1789

Nous eûmes un vent frais et le temps serein jusqu’à huit heures du soir ; le reste des vingt-quatre heures le temps fut orageux, avec beaucoup de vent du S. S. E. et de l’E. S. E., et la mer haute ; ainsi nous fumes sans cesse inondés des lames et obligés de jeter l’eau.

L’après-midi, je pris un intervalle pour faire de nouveau la visite de notre provision de biscuit ; je trouvai qu’au taux précédent, d’un vingt cinquième de livre par repas et de trois repas par jour, il nous en restait encore pour dix-neuf jours de distribution. D’après cela, voyant qu’il y avait tout lieu d’espérer une courte fin de traversée, je me hasardai à donner la ration de biscuit ce soir à souper, pour tenir ce que j’avais promis lorsque j’avais retranché ce repas.

Nous passâmes cette nuit fort piteusement, mouillés et tremblants de froid, et le matin chacun poussait des lamentations sur la tristesse de notre position. La mer était fort haute et brisait sans cesse sur nous. Je ne pus donner pour le déjeuner que la portion de biscuit et d’eau, mais à dîner je distribuai une once de chair de sèches desséchée à chaque homme, et c’était tout ce qui nous en restait.

À midi, je fis arriver à l’O. N. O., pour que la chaloupe sentit moins la mer, avec le gros vent qui soufflait. La latitude observée fut de 9° 31′ sud ; la route corrigée N. O. ¼ O. 0° 45′ O., 88 milles de chemin ; la longitude arrivée 6° 46′ ouest du cap Shoal.

Samedi 6 juin 1789

Beau temps mêlé de quelques grains, avec un vent bon frais du S. E. et de l’E. S. E. Nous embarquions toujours des coups de mer et nous avions toujours du monde à vider l’eau.

Le soir, quelques butords étant venus voltiger autour de nous, j’en attrapai un avec la main. J’en fis distribuer le sang à trois hommes qui étaient les plus nécessiteux, mais je fis garder l’oiseau pour le dîner du lendemain. Je donnai un huitième de pinte d’eau à chacun pour le souper et un quart de pinte à quelques-uns qui avaient un besoin plus urgent de ce secours.

Nous souffrîmes beaucoup, pendant cette nuit, du froid et des frissons. Au jour, je m’aperçus qu’on avait volé une partie des sèches que j’avais suspendues au sec pour la provision ; tous se défendirent formellement d’en avoir aucune connaissance. Nous vîmes cette matinée, un oiseau nommé gannet, une espèce d’alouette, et quelques serpents d’eau, dont la longueur était, pour la plupart, de deux à trois pieds.

Je donnai pour le déjeuner la portion accoutumée de biscuit et d’eau, et autant pour le dîner, avec l’oiseau que j’avais pris la veille, qui fut partagé à notre manière connue, et par le cri : à qui cette part ?

Je me décidai à atterrer sur Timor, vers 9° 30′ ou 10° de latitude sud. À midi, j’observai 10° 19′ de latitude S. ; ma route valut l’O. ¼ N. O. 1° 45′ N. ; et le chemin corrigé 117 milles ; longitude estimée, depuis le cap Shoal au nord de la Nouvelle-Hollande, 5° 31′ ouest.

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