Retrouvez chaque jour, une page du journal de bord, relatant le récit du capitaine de Bligh et des membres de son équipage lui étant restés fidèles, abandonnés sur une chaloupe par les mutinés. Retrouvez cette extraordinaire aventure publiée au jour le jour sur ce site, tous les matins à partir de 8h30. Bonne lecture...
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Dimanche 17 mai 1789
Le soleil ne parut pas longtemps ; nous eûmes de très fortes brises du S. E. ¼ de S., avec un temps noir et couvert de nuages, des grains de pluie, des orages, du tonnerre et des éclairs. Cette nuit fut vraiment épouvantable on ne vit aucune étoile et on ne put être assuré de la route. À la pointe du jour, tout le monde se plaignait et quelques-uns demandaient une augmentation de ration, à quoi je me refusai avec fermeté. Notre état était des plus déplorables : toujours mouillés, souffrant des froids excessifs toute la nuit, sans le moindre abri, toujours obligé de jeter l’eau pour empêcher la chaloupe de se remplir ; mais cette dernière circonstance a eu peut-être un avantage, celui de nous tenir en action.
La petite provision de rhum que j’avais, nous était de la plus grande utilité ; lorsque nous avions passé des nuits désastreuses, j’avais coutume d’en distribuer une pleine cuillère à café, ou même deux par personne ; et lorsque j’annonçais cette intention, cette nouvelle répandait la joie parmi l’équipage.
À midi, nous fûmes au moment d’avoir une trombe à bord. Je distribuai une once de cochon salé avec la ration de pain et d’eau. Avant de dîner, chacun se déshabilla, trempa ses hardes dans l’eau de mer et les y tordit au moyen de quoi nous les trouvions moins froides et plus supportables.
La route depuis hier midi valut l’O. S. O. et le chemin parcouru, cent milles ; la latitude estimée, 14° 11′ sud ; la longitude arrivée, 21° 3′ ouest.
Samedi 16 mai 1789
Vent au S. E. bon frais et pluie ; la nuit fort noire ne permit d’apercevoir aucune étoile d’après laquelle on pût se gouverner, et la mer nous inondait sans interruption. Je jugeai très nécessaire de nous précautionner le plus qu’il serait possible contre les vents de sud, pour tâcher de n’être pas jetés trop près de la Nouvelle-Guinée. Nous étions si fréquemment obligés de fuir vent arrière, que si je n’avais pas eu l’attention de prendre du sud toutes les fois que le temps devenait plus maniable, il eût été presque inévitable, après une telle constance des vents dans cette partie, de nous voir pousser en vue de cette côte ; et dans ce cas, il était fort à craindre pour nous de terminer là notre voyage.
Ce jour-là, pour augmenter la triste portion d’un vingt-cinquième de livre de biscuit et d’un huitième de pinte d’eau, je distribuai à chaque homme environ une once de cochon salé. J’avais essuyé de fréquentes sollicitations pour cette viande ; mais je préférais de la donner par petites quantités pour la faire durer, car si je les avais écoutés, elle serait partie en une ou deux distributions.
À midi, la latitude observée fut de 13° 33′ sud ; la longitude arrivée, 19° 27′ ouest de Tofô ; la route l’O ¼ N. O. 3° 15′ O. et le chemin parcouru, cent un milles. Le soleil qui se montra, nous donna espoir de pouvoir sécher nos hardes.
Vendredi 15 mai 1789
Nous eûmes les vents au S. E. bon frais, le temps très couvert et de la pluie, la mer très haute, deux hommes occupés sans cesse à jeter l’eau de la chaloupe.
À quatre heures de l’après-midi, je dépassai l’île la plus occidentale. À une heure du matin, j’en découvris une autre, restant à L’O. N. O. à cinq lieues de distance, et à huit heures, je la vis pour la dernière fois, restant au N. E. et distante de sept lieues ; nous vîmes divers oiseaux comme goélands, fous et frégates.
Ces îles sont situées entre 13° 16′ et 14° 10′ de latitude sud ; leur longitude, suivant mon estime, s’étend depuis 15° 51′ jusqu’à 11′ 6′ ouest de l’île Tofô. La plus grande peut avoir vingt lieues de tour et les autres seulement cinq ou six ; la plus petite est la plus est ; elle est très reconnaissable par une montagne en pain de sucre.
La vue de ces îles ne fit qu’augmenter la tristesse de notre situation. Nous étions presque mourants de faim, avec l’abondance devant les yeux ; mais il y avait un danger si imminent à chercher là quelque soulagement à notre misère, que nous préférâmes la supporter, tant qu’il y avait une lueur d’espérance de pouvoir arriver au terme. Quant à moi, je regarde cette longue suite de pluies et de temps couvert, comme un bienfait de la Providence envers nous ; un temps chaud et serein nous aurait fait périr de soif, et il est probable que l’humidité continuelle, causée par la pluie et par les vagues dans laquelle nous existâmes tout ce temps, nous a garantis de cette calamité.
N’ayant rien qui pût aider ma mémoire sur la position géographique des lieux, je ne pus décider si ces îles faisaient partie ou non de celles appelées les Nouvelles Hébrides. Je jugeai avoir fait une découverte entièrement nouvelle et j’ai trouvé depuis que la chose était ainsi ; car quoique ni M. de Bougainville, ni le capitaine Cook ne les aient vues, elles sont cependant si voisines des Nouvelles Hébrides, qu’on doit les regarder comme faisant partie du même groupe. Je les crois fertiles et habitées, ayant vu de la fumée dans plusieurs endroits.
Mercredi 13 mai 1789
Le temps très orageux et les vents dans la partie du sud. Comme je ne voyais aucune apparence de faire sécher nos habillements, j’engageai chacun à se déshabiller, à tremper leurs hardes et à les tordre dans l’eau salée, qui leur procura une certaine chaleur, tandis que l’eau de pluie les tenait beaucoup plus froides : par ce moyen, nous fûmes bien moins exposés aux crampes et aux rhumatismes.
L’après-midi, nous vîmes flotter sur l’eau une sorte de fruit que M. Nelson reconnut pour être la bappingtonia de Forster ; et le lendemain matin, en ayant revu encore de la même espèce et aussi quelques-uns de ces oiseaux que nous nommons frégates, j’en conclus que nous ne devions pas être fort éloignés de quelque terre.
Nous embarquions toujours des lames, nous étions sans cesse occupés à jeter l’eau et nous fûmes trempés et souffrants du froid toute la nuit.
À la pointe du jour, je ne pus allouer la dose ordinaire de rhum ; je donnai seulement un vingt-cinquième d’once de biscuit et la quantité d’eau accoutumée. A midi, je vis le soleil et la latitude fut de 14° 17′ sud : la route me valut l’O. ¼ N. O. soixante-dix-neuf milles de chemin ; la longitude arrivée 14° 28′ ouest.
Lundi 11 mai 1789
Fortes brises depuis le S. S. E. jusqu’au S. E., temps orageux ; la mer fort élevée et brisant sur nous. Nous étions horriblement mouillés et nous souffrîmes beaucoup du froid toute cette nuit. Le matin à la pointe du jour, je donnai à chacun une cuillerée à café de rhum.
Nous avions tous la crampe à tous nos membres, de manière à ne pas les sentir nous-mêmes. Notre position était devenue des plus alarmantes ; la mer passait fréquemment par-dessus la poupe et nous étions obligés d’employer tous nos efforts à vider l’eau.
Le soleil qui se montra à midi, nous fit une sensation aussi agréable qu’il peut la faire en Angleterre, dans un jour d’hiver. Je distribuai le vingt-cinquième d’une livre de biscuit et un huitième de pinte d’eau à chacun pour dîner, comme hier. La latitude observée fut de 14° 50′ sud. La route estimée valut l’O. ¼ N. O. quatre vingt-neuf milles de chemin ; la latitude estimée 14° 33′ sud. La longitude arrivée 13° 9′ ouest de Tofô. Ma route actuelle me conduit à passer au nord des nouvelles Hébrides.
